11
Clairvoyance
Les six semaines suivantes furent occupées de la même façon, c’est-à-dire à discuter de cette possible folie tout en progressant dans la restauration de la vieille demeure. Je n’avais pas le temps de m’ennuyer et encore moins celui de faire de quelconques recherches. Je voulais être certaine que les travaux seraient terminés, ou du moins fort avancés, advenant le fait que je me lance dans cette folle épopée. Je ne voulais surtout pas que Tatie se retrouve seule avec une charge de travail trop grande pour son âge avancé. La seule chose que je me permis, ce fut de prendre rendez-vous pour recevoir tous les vaccins disponibles pour les voyageurs dans les cliniques de vaccination.
Je m’étais inventé un projet de voyage humanitaire dans un pays d’Afrique où pratiquement tous les vaccins étaient nécessaires. J’avais ensuite mentionné que je voulais également ceux qui n’étaient pas sur la liste de ce pays, prétextant que je continuerais sûrement à voyager par la suite et que je préférais les avoir tous tout de suite. La facture avait été joliment salée, mais bon ! Je ne savais toujours pas si je partirais, mais si je tentais l’aventure, je serais au moins immunisée contre les pires maladies d’aujourd’hui et d’hier. Je savais pertinemment que ce que je risquais de rencontrer là-bas n’aurait peut-être rien à voir avec ce contre quoi je me protégeais, mais je préférais ne pas prendre le risque.
Tout en appliquant la peinture dans la chambre du fond, je songeais à la journée du lendemain. Je devais à tout prix me rendre dans les Cantons-de-l’Est chez une vieille amie et ce, avant la prochaine pleine lune… Je terminai finalement la pièce tard dans la soirée. Je montai faire mes bagages avant de dire au revoir à Tatie puisque je partirais tôt le lendemain, puis allai me coucher. Au matin, je déjeunai en hâte et quittai la maison vers six heures.
Tandis que je me rendais chez Nancy, je me remémorai notre première rencontre, dans la cour arrière de ma maison d’alors. Elle, souriante et tenant une jolie poupée aux longues tresses et moi, timide, qui tendait une main incertaine vers le nouveau jouet. Malgré le fait que je n’aie que trois ans à l’époque, je ne doutais pas un instant que mes souvenirs soient exacts et je souris. Même si cette pensée impliquait que je songe également à ma mère, je me sentais sereine. La vieille dame d’aujourd’hui avait été ma nounou jusqu’à ce que je fasse mon entrée à l’école secondaire et j’en gardais de magnifiques souvenirs.
Quand j’arrivai chez Nancy, une délicieuse odeur de brioches à la cannelle et de pain frais flottait dans l’air. Il y avait longtemps que nous ne nous étions pas vues, et son accolade chaleureuse et son sourire sincère me firent du bien. Elle avait été un soutien pour moi au moment du décès d’Alicia, puis de celui de Francis, mais elle avait par la suite pris ses distances, respectant mon besoin de solitude. Nous ne nous étions pas revues depuis décembre dernier.
Ses cheveux gris, aux magnifiques reflets argentés, étaient ramenés en chignon sur sa nuque et ses yeux bleus avaient toujours cette lueur malicieuse. Malgré sa bonne humeur et son accueil enthousiaste, elle ne put cacher son inquiétude en me voyant. Je savais que je devais avoir les traits tirés, mais je lui expliquai que j’avais fini tard la veille, puis lui souris simplement. La connaissant, je savais qu’elle ne poserait pas de questions et attendrait que je lui fasse part de l’objet de ma visite.
Elle m’invita à m’asseoir pendant qu’elle branchait la bouilloire. Je me préparai une tisane en silence, ne sachant trop comment aborder la raison de ma présence chez elle. Elle se versa de l’eau chaude et s’assit en face de moi. Je savais qu’elle m’observait tout en choisissant son sachet de tisane. Elle fit mine de fouiller dans la boîte à la recherche d’un sachet à la camomille, mais je ne fus pas dupe. Elle étirait le temps, ayant compris que mon entrée en matière s’annonçait difficile. Finalement, je pris une grande inspiration et me lançai.
— Tu es une amie de longue date, Nancy. Tu m’as vue grandir, tu as assisté à la majorité des événements marquants de ma vie, les phases agréables comme les plus difficiles. Tu m’as toujours comprise et épaulée, même quand la vie ne t’avait pas préparée à la nature de certaines de mes frasques. Tu n’as jamais posé de questions auxquelles je ne pouvais ou ne voulais répondre, et, en échange de ta patience et de ton dévouement, je me suis toujours montrée sincère avec toi. Aujourd’hui, par contre, c’est un peu différent. Si je suis venue ici en amie chercher des réponses, je ne peux tout te dire sur les raisons qui me poussent à vouloir obtenir ce genre d’informations et cela me met dans une situation embarrassante. J’ai l’impression de trahir ta confiance et cela me rend mal à l’aise.
Je parlais vite, reprenant à peine mon souffle, craignant d’être incapable de dire tout ce que j’avais à dire. Elle m’interrompit en posant sa main sur la mienne. Cette dernière était chaude et douce, et une paix intérieure m’envahit immédiatement, calmant mes appréhensions.
— Pourquoi ne pas simplement me dire ce que tu es venue chercher ? Laisse-moi juger de ta requête et je verrai bien si je puis t’être d’une aide quelconque. On avisera ensuite pour le reste.
Je poussai un soupir résigné. Je n’étais toujours pas convaincue du bien-fondé de ce que je voulais lui demander. Lorsque j’étais adolescente, elle avait plus d’une fois refusé de lire mon avenir. Des dizaines de fois, en fait. Elle m’avait chaque fois fait comprendre que les gens pour lesquels elle le faisait étaient des adultes consentants, et surtout conscients, de ce que cela pouvait impliquer pour leur vie personnelle. Et que s’ils ne l’étaient pas, eh bien, elle n’avait pas à l’assumer elle-même ni à se sentir coupable, puisqu’elle ne les connaissait pas intimement. Mon cas était différent. Elle n’était pas convaincue que je pourrais discerner les limites de ses interprétations et de ses lectures et que je puisse faire la juste part des choses. J’avais compris beaucoup plus tard qu’elle avait raison, à plus d’un égard. Par la suite, quand j’ai été mariée, elle refusa toujours, prétextant qu’elle ne pourrait rien me cacher de ce qu’elle lirait puisqu’elle me connaissait depuis trop longtemps.
Je l’entendais encore me dire : « Il y a des éléments de mes lectures que je dissimule à mes clients, par professionnalisme, mais aussi parce que les gens sont rarement prêts à apprendre la vérité. Ils viennent d’abord me consulter afin d’entendre ce qu’ils veulent entendre : des rentrées d’argent fabuleuses, de l’avancement pour leur carrière, des enfants en santé et excellant dans différentes disciplines, des maris fidèles, et je ne sais combien d’autres châteaux en Espagne. Ils sont rarement préparés à ce que je prononce les mots maladie, chômage, dépression, infidélité, solitude ou pauvreté ; peu importe que cela les touche de près ou de loin. Parfois, je cache ces portions non désirées parce que je sais que la personne assise en face de moi ne le supportera pas. D’autres fois, ce sont les clients eux-mêmes qui me demandent de taire ces sombres éléments de leur vie, comme si le fait de les cacher pouvait les éloigner d’eux à tout jamais. » Elle me l’avait dit et répété des centaines de fois : « Jamais je ne pourrai en faire autant avec toi, Naïla. La tristesse, la consternation ou le désespoir seraient trop facilement lisibles sur mon visage, que je ne pourrais rendre impénétrable en ta présence, tout simplement parce je t’aime. Et même si j’y parvenais, je ne pourrais vivre avec ces terribles secrets, sachant à quel point tu as confiance en moi et en mes capacités de divination. »
Je n’avais jamais osé aller voir quelqu’un d’autre, même si elle me l’avait offert. Elle connaissait plusieurs « diseuses de bonne aventure », toutes aussi bonnes, sinon meilleures qu’elle, mais je savais que ce ne pourrait être la même chose. Seule Nancy me connaissait depuis suffisamment longtemps, selon moi, pour ne pas se tromper, et c’est bien ce qui me faisait peur aujourd’hui. À l’époque du décès de Francis, avec le recul, nous avions toutes les deux convenu que son refus d’antan avait été une excellente chose pour moi. J’avais affronté en temps et lieu ce que me réservait la vie sans appréhension puisque j’étais ignorante de ce qui m’attendait. Certains disent que nous provoquons le destin pour qu’il puisse se conformer à ce que l’on nous a prédit afin de se convaincre des pouvoirs occultes de certaines personnes. Je ne crois pas que cela aurait pu s’appliquer à mon cas, mais j’aurais vécu dans la terreur de voir ce genre de prédiction se réaliser et la vie de tous les jours serait rapidement devenue un enfer. J’étais reconnaissante pour le passé, mais aujourd’hui, la situation était différente et ma vie avait changé. Je n’avais plus rien à perdre, alors…
— Je voudrais que tu me lises mon avenir, Nancy. C’est pour cela que je suis venue…
— Tu ne crois pas que la vie t’a suffisamment éprouvée, Naïla ?
La question avait quelque chose de douloureux et je vis une ombre passer dans ses yeux. Elle savait, autant que moi, que les épreuves antérieures ne garantissaient pas une paix future, aussi importantes ces dernières puissent-elles avoir été. L’effort considérable qu’elle faisait pour se contenir me serra le cœur, mais je n’avais pas le choix.
— S’il te plaît, Nancy. Je sais ce que tu en penses ; nous en avons débattu des milliers de fois. Aujourd’hui, plus rien n’est pareil. Je ne suis plus une adolescente entêtée, ni une jeune femme innocente. Je sais parfaitement ce que je te demande et je suis prête à en accepter les conséquences, quelles qu’elles soient. Je ne suis pas venue sur un coup de tête, ni parce que je suis en mal de sensations fortes ».
Je soupirai et la regardai avec espoir.
— Tu connais mon cheminement mieux que personne, ma vie et mes épreuves. Je te le demande en amie proche puisque je n’ai plus rien à perdre, ni à attendre, de cette vie ou d’une autre. Mes illusions sont depuis longtemps aux confins de ma mémoire, sans possibilité de réhabilitation.
Elle poussa un soupir résigné. Je savais d’ores et déjà qu’elle accéderait à ma demande, même si c’était à contrecœur. Elle se leva et se rendit dans son petit bureau, au fond du couloir. Elle revint deux minutes plus tard, portant un étrange sac en tissu en bandoulière, et me fit signe de la suivre au sous-sol.
— Je préfère que cela se passe dans mon cabinet. Au moins, si ça tourne mal, je ne revivrai pas la scène chaque fois que je m’assiérai à ma table de cuisine. En bas, je peux toujours fuir l’endroit pour quelque temps.
Je savais qu’il lui arrivait de ne plus recevoir de clients pendant des semaines entières, après une interprétation difficile, que la personne ait su ou non ce qui l’attendait ; Nancy, elle, l’avait vu et c’était largement suffisant.
Nous descendîmes l’escalier lentement. Nancy n’était pas pressée, souhaitant probablement que je change d’avis à la dernière minute, mais je n’en avais nullement l’intention. Nous nous rendîmes complètement au fond, à droite. Elle tira une clé de sa poche et déverrouilla la porte. Je n’avais jamais mis les pieds dans son antre ; elle disait que la tentation de céder à mes désirs serait moins forte si je me tenais éloignée de son lieu de travail. Elle avait probablement raison. Me connaissant, je lui aurais sûrement rendu la vie impossible.
La pièce était de dimensions respectables : une table et deux chaises en occupaient le centre. Sobrement décoré, l’endroit était chaleureux et accueillant. Une armoire, sur le mur opposé, devait contenir tout ce qui était nécessaire à l’art de la divination qu’elle pratiquait depuis sa prime jeunesse. Sa renommée n’était plus à faire dans ce domaine et sa réputation était depuis longtemps solidement établie. Elle avait une clientèle fidèle ; certaines personnes venaient la consulter depuis plus de trente ans. Je savais qu’elle n’avait transmis son savoir à personne puisque, disait-elle, le poids de ce type de connaissances devenait de plus en plus lourd à porter, et ce qu’elle apprenait parfois sur ses visiteurs lui glaçait le sang et hantait ses nuits, de plus en plus souvent au cours des dernières années.
Elle s’affairait maintenant dans la pièce, allumant des bougies et un diffuseur d’huiles essentielles. Elle ouvrit l’armoire pour en retirer les éléments dont elle aurait besoin. Je ne lui avais pas demandé une discipline en particulier, contrairement à la majorité de ses clients. Certains préféraient les cartes, d’autres le tarot ou les lignes de la main ; elle possédait même une boule de cristal et des runes des pays nordiques. Elle avait su diversifier ses connaissances au fil des années, mais je savais que l’apprentissage ne suffisait généralement pas à faire un bon devin. Il fallait un don qui dépassait les limites du réel et se situait bien au-delà. Un don qui pouvait se révéler plus proche de la malédiction…
Je m’assis en face d’elle à sa table de travail. Celle-ci était recouverte d’une nappe couleur café au lait. C’était un meuble rond, comme on en voit dans les bistros. Elle s’assit en face de moi, la mine grave et le regard indéchiffrable. Elle se préparait déjà une carapace, au cas où…
— Je ne sais trop si je fais bien, Naïla, mais je te l’ai refusé si souvent par le passé… C’est vrai que les circonstances sont différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient il y a tout juste un an. Je…
Elle cherchait ses mots, le regard vague, incapable d’exprimer clairement ce qu’elle voulait me transmettre. Finalement, elle préféra laisser tomber, tendit la main vers moi et se saisit de ma main gauche. Je compris qu’elle regarderait d’abord les lignes de mes mains. Comme j’étais gauchère, elle avait pris celle qui refléterait le plus fidèlement ma personnalité actuelle. En effet, elle m’avait un jour expliqué que la main dominante nous montre ce que l’on fait de sa vie, alors que l’autre nous renseigne sur ce qui nous a été donné à la naissance. La comparaison entre les deux peut être fort révélatrice du cheminement d’une personne.
— Si je choisis cette option pour commencer, Naïla, ce n’est pas tout à fait désintéressé de ma part. Tu dois certainement te souvenir que les lignes de la main se transforment tout au long de notre vie, pendant l’enfance, l’adolescence et notre cheminement d’adulte ?
Elle leva les yeux vers moi et j’acquiesçai.
— Selon les choix que nous faisons et les multiples décisions que nous prenons, les tracés se modifient, signifiant parfois le meilleur et parfois le pire. L’objet principal de l’étude des lignes de la main, c’est avant tout de saisir la personnalité. On peut y discerner l’ambition de la personne que l’on a en face de nous, son sens du devoir, son talent ; bref, tout ce qui va façonner sa destinée. C’est pourquoi je veux d’abord voir si tu es préparée, par ton destin et ton tempérament, à entendre la suite.
Elle se pencha sur ma paume ouverte et suivit lentement du doigt chacune des lignes qui la parcouraient. Elle haussa parfois un sourcil étonné, ou afficha une mine perplexe, mais rien de plus. Elle resta ainsi concentrée cinq bonnes minutes, avant de relever la tête, visiblement étonnée, voire inquiète.
— Je commencerai par tes doigts. Ton pouce montre que la logique a une plus grande influence sur ta personnalité que la volonté ; ton mental contrôle pratiquement toujours tes passions. On le voit aux longueurs différentes de tes phalanges. Par contre, je ne reviendrai pas sur ton mont de Vénus…
Elle me fit un sourire entendu et je rougis malgré moi. Il y a quelques années, elle avait accepté de me dire certaines choses qui ne pouvaient faire de mal ou porter à interprétations douteuses. Parmi celles-là, elle m’avait confié, devant Francis, que mon mont de Vénus était développé de façon telle que mon conjoint pourrait espérer beaucoup de nos soirées passées en amoureux. J’étais de celles, semble-t-il, qui aimaient avoir du plaisir et ne s’en privaient pas. J’avais rougi jusqu’aux oreilles et Francis était devenu carrément cramoisi. De fait, celui-ci l’avait déjà remarqué et ne semblait pas trop savoir comment composer avec cette « particularité ». La remarque était devenue source de taquineries entre lui et moi puisque son propre mont de Vénus était plutôt plat, dénotant une personnalité plus cérébrale que charnelle. De ce point de vue, nous étions rarement sur la même longueur d’onde lui et moi. Je m’étais souvent demandé ce qu’il adviendrait d’une relation où mon compagnon aurait les mêmes caractéristiques que moi…
— Ta ligne de vie principale porte une cassure très nette, à peu près au tiers de sa trajectoire, ce qui implique habituellement un accident grave ou une maladie, peut-être celle d’Alicia. Par contre, je m’interroge car l’événement doit normalement affecter directement le corps de la personne, et non son entourage. Si, comme je le crois, il ne s’est pas encore produit, cela ne saurait tarder.
Nancy fit une pause de quelques secondes, mais ne releva pas la tête.
— Ta ligne de vie se mélange à la ligne de tête, ce qui signifie que tu es intelligente et perspicace. Tu as cependant une deuxième ligne de vie, ce qui est un bon présage dans la mesure où cela indique une double vitalité, de même qu’une double protection. Certains charlatans te diraient que cela implique plutôt une double vie ou une double personnalité, mais je porte peu d’attention à ce genre de bavardage, surtout dans ton cas. Le fait que je te connaisse depuis si longtemps me permet de démêler le vrai de la spéculation. Ta ligne de tête plonge vers le mont de la Lune et dénote un caractère intelligent, mais plus imaginatif et créatif que si elle était passée au-dessus. La cassure en son centre suggère une réorganisation complète de ta pensée et de ton mode de vie. Je crois que cela se confirme avec les derniers événements marquants qui jalonnent ton parcours. Je peux te certifier que ta ligne de cœur confirme la révélation de ton mont de Vénus puisqu’elle se termine entre le majeur et l’index, indiquant un sain intérêt pour le sexe…
Elle me fit un clin d’œil complice et je sentis une fois de plus le rouge me monter aux joues. Décidément, la question me donnait des chaleurs, je ne savais trop pourquoi. Il est vrai que je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un pour partager cette passion avec le même enthousiasme que moi, si l’on pouvait s’exprimer ainsi. La plupart de mes compagnons passés étaient plutôt distants de ce point de vue. J’en étais même venue à me demander si le problème n’était pas de mon côté plutôt que du leur. J’avais toujours cru que les hommes étaient, de par leur nature, plus portés vers la sexualité que les femmes. Je ne pouvais quand même pas n’avoir croisé que des exceptions… Nancy me tira de ma réflexion quand elle prononça les mots « compliquée et difficile » :
— Excuse-moi, Nancy. Je crois que j’étais ailleurs.
— Je m’en suis bien rendu compte. Les souvenirs ont parfois le don de ressurgir au moment où l’on s’y attend le moins. Ça va aller ?
Je lui fis un sourire rassurant.
— Oui, bien sûr. Continue, s’il te plaît.
— Je disais qu’une ligne de cœur en chaîne avec de lourds maillons, comme les tiens, indique une vie amoureuse compliquée et difficile.
Je devais avoir l’air surprise parce qu’elle se hâta de préciser que lesdits maillons ne commençaient pas au cours de mon adolescence, mais bien plus tard dans ma vie, environ au tiers de la ligne, une fois encore. En fait, à peu près au même moment que l’accident de ma ligne de vie. Je fis une remarque à ce propos qui tomba à plat. Nancy avait remarqué cette particularité elle aussi et ne semblait pas la prendre aussi à la légère que moi.
Pour ma part, j’avais décidé, avant de venir, de ne pas prendre les choses trop au sérieux au cas où Nancy me ferait d’étranges révélations, pour ne pas lui faire regretter d’avoir accepté. Par contre, je me rendais compte que je ne les prenais peut-être pas suffisamment au sérieux justement.
— Ta ligne de destin tend fortement vers Apollon, l’annulaire, indiquant une renommée certaine, mais sans la fortune qui l’accompagne souvent. Je vois aussi que tu pourrais suivre mes traces si tu en avais vraiment envie. La possibilité est là, il ne manque que l’élément déclencheur. Cette ligne-ci – elle me montra une ligne qui partait d’une autre et montait droit vers mon petit doigt – représente la ligne de l’intuition. Toutes les « sorcières » et les voyantes extra-lucides en sont dotées. Certains disent que c’est une manière de distinguer les charlatans et les abuseurs dans notre étrange profession.
Elle tendit sa propre main, pour me montrer la ligne dont elle venait de parler. Elle en profita pour prendre une pause, relevant la tête vers moi, la mine contrite.
— Je t’ai promis la vérité, Naïla, et je tiendrai parole. Mais je veux que tu saches que je ne le fais pas de gaieté de cœur. En fait, pour être honnête avec toi, il y a plusieurs signes vraiment inquiétants dans ta paume. Ils étaient déjà là il y a plusieurs années et j’ai toujours cru qu’ils disparaîtraient avec le temps, tous étant quasi indistincts pour un œil non averti. Il semble, au contraire, que la plupart se soient affermis avec le passage des ans, devenant bien définis. Je ne sais trop qu’en penser…
Elle contemplait ma main, songeuse.
— Chacun pris individuellement peut sembler anodin et on peut toujours tenter de l’expliquer sans crainte. Mais il y en a tout simplement trop dans ta main pour les ignorer. Par ailleurs…
Elle prit ma main droite et la regarda un instant, avant de revenir à la gauche.
— Ces signes sont présents dans les deux mains, ce qui porte à croire que la droite savait déjà ce que la gauche tend à confirmer.
Elle soupira.
— Regarde… Il y a d’abord cette étoile sur le mont de Saturne. Traditionnellement, on y voyait la marque des meurtriers, au même titre que les mains avec des lignes simiennes étaient autrefois l’apanage des criminels. Depuis quelques années, on y voit plutôt le signe d’un terrible destin. Si l’interprétation s’est adoucie, le fond demeure. Mais encore une fois, je crois que l’on peut rattacher cela à des événements antérieurs. Enfin… je l’espère. Par contre, ces croix sur le mont de la Lune et le mont de Mercure me dérangent davantage. Elles sont signes de dangers, de déceptions et de changements catastrophiques. Pour la Lune, c’est au point de vue amoureux et sexuel ; une relation difficile, voire destructrice, qui rejoint en fait le prélude annoncé par ta ligne de cœur. Pour Mercure, c’est la souffrance. Par ailleurs, il y en a deux autres qui semblent se dessiner doucement : l’une sur le mont de Mars, signe d’ennemis dangereux qui espèrent notre perte ou notre soumission et l’autre, sur le mont de Saturne, signifiant une mort violente. Si j’étais toi, ma puce, je m’enfermerais dans une maison, fenêtres et portes barricadées, et j’attendrais patiemment que ce cimetière disparaisse de ma main.
Je crus d’abord que le tout n’était qu’une plaisanterie, mais je vis, à sa mine déconcertée, que cette lecture lui coûtait vraiment. En soupirant, elle poursuivit :
— Je terminerai avec les lignes de voyage. Il y en a plusieurs, et elles sont toutes bien démarquées, ce qui signifie habituellement que ces voyages seront réels et non imaginaires ou espérés. La plupart des traits sont longs et tous portent une ou plusieurs marques distinctives ; un carré indique normalement la présence de danger, une croix, la déception ou un échec, les interruptions signifient des retards, des obstacles et des malheurs, et les îles ou maillons sont synonymes de pertes matérielles ou relationnelles. Chacun de tes voyages est riche en émotions et en aventures. Il semble bien que tu vivras dangereusement dans des endroits méconnus pendant pratiquement tout le reste de ta vie. Décidément, je ne suis plus certaine de te reconnaître…
Je ne savais trop quoi dire, sinon que j’avais eu ce que je voulais. Encore heureuse que je sache que l’avenir que l’on lit dans une main est modifiable et ne représente que ce qui nous arrivera si l’on poursuit dans la même direction. Si l’on choisit par contre de reculer, tout peut changer en un rien de temps. C’était à moi de décider…
Je me préparais à me lever, certaine que Nancy refuserait d’en dire davantage, mais elle m’arrêta d’un geste de la main.
— Non, ne pars pas tout de suite. Je voudrais vérifier le bien-fondé de tous ces présages au tarot. Il m’arrive très rarement de remettre en question une lecture, surtout lorsque les signes sont aussi clairs, mais je crois que c’est un mal nécessaire dans le cas qui nous occupe.
Voyant que j’étais indécise, ne sachant si c’était une bonne chose, elle poursuivit.
— Ne me dis pas que tu te contenteras de cette seule lecture. Je sais que ta requête avait un but tout autre que le simple fait de satisfaire un rêve de jeunesse trop longtemps refusé. Je ne te demande pas de me dire exactement pourquoi tu es venue, mais je crois que tu ne devrais pas repartir sans tous les éléments nécessaires pour prendre une décision éclairée.
Je ne pus dissimuler ma surprise devant sa perspicacité. Elle réprima un sourire, malgré les circonstances.
— N’oublie pas que je travaille dans ce domaine depuis plusieurs dizaines d’années et que j’ai appris à observer les gens pendant tout ce temps. Le langage du corps nous apprend souvent beaucoup plus sur ceux qui nous visitent qu’une heure de questions, aussi pertinentes soient-elles. Je te connais depuis bien plus longtemps que je ne connais la majorité des gens qui viennent me voir, Naïla. Je sais que quelque chose te hante en ce moment et que cela n’a rien à voir avec ton passé, ou si peu. Je désire seulement t’aider, dans la mesure de mes moyens.
Force me fut d’admettre que sa proposition n’était pas dénuée de sens. Et puis, je pourrais toujours faire fi de ce que j’avais appris une fois partie. Par ailleurs, je savais que je le regretterais si je n’allais pas jusqu’au bout. J’acceptai donc, avec tout ce que cela impliquait.
Nancy me tendit ses cartes de tarot, me demandant de les brasser. Elle m’expliqua qu’elle utiliserait la donne en croix celtique, ainsi nommée parce que la lecture fait un cercle autour des cartes disposées en croix. Elle déposa au centre de la table une carte qu’elle avait préalablement gardée : la reine de Coupes.
— Je choisis toujours de représenter le questionneur à l’aide des signes astrologiques. Les Coupes étant associées à l’eau, de même que le signe du Cancer sous lequel tu es née, j’utilise donc la reine de Coupes pour débuter.
Elle me demanda de séparer les cartes, à l’aide de la main gauche, en trois différents paquets, en partant de la droite. Elle les ramassa, en sens inverse et s’arrêta. Elle me regardait étrangement et j’étais de moins en moins sûre d’avoir envie de poursuivre. J’avais beau me dire que je le faisais avant tout pour le plaisir, encore eut-il fallu que je puisse éprouver une quelconque joie à l’idée de l’expédition qui m’attendait vraisemblablement. D’un autre côté, la crainte de ne pas entendre ce que j’étais venue chercher me tiraillait. Je décidai d’avoir confiance et lui souris. Elle me questionna donc sur la requête que je désirais formuler. Je lui avouai enfin que je désirais entreprendre un étrange voyage – j’insistai sur le mot étrange – et que je voulais savoir si cette décision était judicieuse.
— C’est tout ? demanda-t-elle.
— Oui. Enfin, je crois…
— Je dois te dire qu’à l’instar des lignes de la main, le tarot n’est pas un gage de vérité absolue ou d’un futur irrévocable. Il montre plutôt le résultat probable d’une série d’événements ou de comportements. Si ces derniers changent, les résultats font de même.
Sur ce, elle plaça d’abord le neuf de Deniers sur le coin supérieur droit de la reine de Coupes et mit en croix par-dessus le huit de Bâtons. Elle disposa ensuite aux points cardinaux – d’abord le sud, puis l’ouest, l’est et enfin le nord – la Mort, le Chariot, le Pendu et le trois d’Épées. Elle plaça finalement quatre autres cartes en une ligne verticale, à la droite du cercle ainsi formé, en commençant par le bas : le six d’Épées, l’Ermite, le cavalier de Bâtons et l’as de Bâtons. Elle abandonna finalement le reste des cartes sur la table et entreprit de répondre à mes interrogations. La vue de la Mort et du Pendu avait encore davantage refroidi mon désir de savoir. Si je ne connaissais pas grand-chose à l’interprétation du tarot, je savais que ces cartes avaient mauvaise réputation.
— Parce que c’est toi, je te donnerai plus que l’interprétation de la carte, je te dirai aussi ce qu’elle devrait signifier de par sa position dans la donne. La première carte représente la situation générale du demandeur par rapport à la question qui est posée. C’est la base de la lecture. Le neuf de Deniers me dit que tu as désormais fait la paix avec ton passé difficile et tourmenté, et que tu es aujourd’hui à la croisée des chemins. Il y a une possibilité de grand changement qui s’offre à toi, mais tu dois faire face et décider si tu fonces… ou pas. La décision n’appartient qu’à toi, et à toi seule. Personne ne peut choisir à ta place, même s’il semble que ce soit ce que tu souhaites…
Je m’abstins de relever le judicieux de sa remarque ; ma présence ici parlait d’elle-même.
— La carte suivante, celle qui est en croix, montre les obstacles sur ton chemin. Elle me confirme qu’un changement bouleversant s’est récemment produit dans ta vie et qu’il peut en ressortir beaucoup de positif, mais du négatif aussi. Les deux s’équilibrent souvent dans ce genre de situation. Tu crains, par contre, de ne pas être capable d’affronter ce qui t’attend, tu as peur de ce changement et tu n’es pas convaincue que cette voie soit la bonne. Tes démons sont intérieurs ; le monde autour n’a rien à y voir. C’est en toi que la tempête se déchaîne, et ce tumulte n’a de cesse de grandir depuis des semaines. Je me trompe ?
— Non… non, non.
Je ne savais que répondre, tellement les mots étaient justes, je cherchais consciemment quelqu’un, ou quelque chose, pour choisir à ma place. Je ne voulais pas porter la responsabilité de trancher, me ménageant ainsi une porte de sortie si ça tournait mal. Quelqu’un pour porter le blâme en quelque sorte… Je souris timidement à Nancy, refusant de m’ouvrir davantage. Elle respecta mon silence et poursuivit.
— La Mort représente à la fois le début et la fin d’un cycle, une renaissance si tu préfères. Elle a déjà trop fait partie de ta vie au sens propre, en t’enlevant ceux que tu chérissais, mais elle t’offre aujourd’hui la possibilité de recommencer, de t’appuyer sur de nouvelles bases. Qui sait, une chance de refaire ta vie à travers ce voyage ?
J’ignorai son regard interrogateur et elle continua tout simplement sa lecture.
— Surtout qu’elle est suivie du Chariot. Ce dernier confirme la carte précédente. Il annonce un changement d’attitude survenu dans ta vie. L’acceptation de tes deuils et de ton passé peut-être ?
Elle avait posé la question d’une voix douce et empreinte de compassion. Je ne pus que confirmer d’un signe de tête, les yeux humides. Oui, mon cheminement en ce sens portait ses fruits. J’apprenais à vivre chaque jour un peu plus facilement avec mes deuils.
— Il ne faut plus revenir en arrière. Je sais que c’est difficile, mais tu es sur la bonne voie. Si tu reviens sur tes pas, tu risques de ne plus pouvoir t’en sortir ensuite. Je n’ai pas besoin du tarot pour savoir ce que te coûte cette paix avec toi-même. Je t’ai vu grandir et t’épanouir, Naïla, mais j’ai aussi assisté, impuissante, à ta descente aux enfers. Accepte le changement que veut t’offrir la vie, quel qu’il soit. Cela ne peut que te faire du bien… à long terme.
Les derniers mots avaient mis plus de temps à franchir ses lèvres, comme sous le coup d’une soudaine réticence. Il y eut également un subtil changement dans la physionomie de Nancy. Je haussai un sourcil, attendant une suite qui tardait à venir. Elle se reprit rapidement, s’excusant.
— J’aurais dû me souvenir que les bonnes nouvelles sont souvent suivies de bémols, surtout maintenant que je connais en profondeur les lignes de ta main. Dans la perspective que tu puisses enfin aspirer à autre chose, j’ai trop vite oublié les cartes suivantes dans mon interprétation. S’il est vrai que ta vie est sur la pente ascendante et que le changement te fera sûrement le plus grand bien, il te faudra tout de même composer avec des obstacles et des contretemps. Le Pendu ne fait pas de cadeau, il éprouve pour amener au dépassement de soi. La patience sera ta plus grande alliée et…
Elle perçut mon soupir exaspéré et éclata de rire, malgré la tension. Comme toute personne me connaissant suffisamment, Nancy savait que cette vertu ne faisait pas partie de mon héritage génétique. La seule évocation du mot suffisait habituellement à me la faire perdre. Je lui souris néanmoins, avec un second soupir, de résignation cette fois.
— Malheureusement, la patience ne te suffira probablement pas puisque le trois d’Épées t’annonce un futur chaotique, où la mésentente, la trahison et la désillusion feront partie intégrante de ton quotidien. Je te l’annonce avec un peu moins de réticence que je ne le fais habituellement, parce qu’il est suivi du six d’Épées et que j’ai l’impression que rien n’est entièrement noir ou blanc dans le cas qui nous occupe. Je vois une continuité dans les ennuis et les difficultés, mais je perçois également des moments beaucoup plus calmes, je dirais même plus doux. Tu devras plus que jamais affronter tes peurs et tes démons. Tu bénéficieras très certainement d’un protecteur, de quelqu’un qui t’accompagnera et te guidera. Si la tradition dit que ce dernier n’est habituellement pas vivant, je peux t’affirmer qu’il existe bel et bien, en chair et en os, dans ton cas, et que c’est même un homme, j’en suis convaincue. Mais c’est aussi ce qui te retiendra : la peur de t’attacher à cette personne, de souffrir de nouveau dans cette aventure. Tu pourrais perdre beaucoup en choisissant de fuir…
Son regard de plus en plus insistant me mettait mal à l’aise, comme si elle voyait en moi, à travers mon âme. Je détournai les yeux.
— J’ai plus de difficulté avec la carte suivante, si je tiens compte de celles déjà vues. L’Ermite suggère fortement qu’il y a des éléments de ton passé que tu dois prendre le temps d’intégrer avant de te lancer de nouveau. Tu as besoin de temps, mais l’ensemble des cartes précédentes indique clairement que la paix avec ton passé difficile, tu l’as déjà faite. Il y a quelque chose qui cloche et…
— Ne t’en fais pas, Nancy, la carte dit la vérité. C’est juste que le passé dont il est question ici est totalement étranger à celui que tu connais de moi et qui était vrai pour les autres cartes. Je ne peux te dire exactement de quoi il retourne, puisque je préférerais avoir tous les éléments nécessaires avant. Sache seulement que ton interprétation est juste et reflète ma réalité. Cette paix-là est loin de m’être acquise et interfère beaucoup dans ma décision.
— Si tu le dis, je m’incline…
Elle me lança tout de même un regard interrogateur, mais ne posa pas de questions.
— Je peux te dire, avec la carte suivante, que tu souhaites ardemment obtenir cette paix, et que ce voyage te tente plus que tu n’oses l’avouer. En fait, le cavalier de Bâtons symbolise ce besoin de mouvement et de changement chez toi, cette nécessité de remanier ta vie, peu importe ce qu’il t’en coûtera. Cet espoir d’aventure guide actuellement ton existence et la dernière carte le confirme. Malgré ta question, ta décision est inconsciemment prise, ma belle. Cette carte – elle tapota du doigt le Cavalier – est une carte de commencement, de nouveau départ. Tout peut arriver, le meilleur comme le pire.
Mais tu y es préparée, plus que tu ne le crois, et prête à les affronter. Tu refuses simplement de voir tout ce qui est en faveur de ce changement, préférant tenir compte de ce qui est contre et espérant que cela pèsera plus lourd dans la balance. C’est la synthèse de tout le reste. Il n’y a que du changement dans ton avenir, qu’il soit proche ou lointain, bon ou mauvais. Il ne te reste plus qu’à plonger, c’est quasi inévitable.
Le ton était presque fataliste, comme si les dés étaient déjà jetés et que je ne pouvais revenir en arrière. Bizarrement, je n’étais pas surprise, mais plutôt soulagée. Même si les dieux me prédisaient un avenir digne des douze travaux d’Hercule, je sentais que cela en valait la peine. De toute façon, rien ne me retenait plus ici à part Tatie et je ne pouvais pas baser mon avenir sur elle. Je devais suivre ma propre voie.
Nancy laissa échapper un cri de surprise, me tirant de mes pensées. Elle avait entrepris de ramasser ses cartes et avait, dans les mains, deux d’entre elles, qu’elle contemplait d’un air ahuri.
— Elles étaient collées l’une à l’autre. C’est vraiment bizarre, cela ne m’est jamais arrivé avant. Le neuf de Bâtons était sous le six d’Épées. Si cette nouvelle carte reflète l’anxiété, elle suggère aussi fortement de faire confiance à son entourage. Je dirais par contre que, dans ton cas, elle renforce plutôt ma conviction que ton protecteur est bien réel et que tu devras apprendre à lui faire confiance. Il te sera d’un précieux secours et deviendra plus qu’un simple compagnon, à long terme. Quelque chose de très fort vous unira, Naïla, c’est une certitude. Et je peux t’affirmer que votre relation tumultueuse durera de très nombreuses années.
Malgré moi, je frissonnai. Pour la première fois, je pris conscience que je ne pourrais probablement pas cheminer seule pour toujours, et la peur de m’attacher à nouveau me noua le ventre. Je n’étais pas du tout certaine d’avoir envie d’un compagnon et la perspective d’avoir besoin d’un protecteur n’avait rien de bien rassurant. De toute façon, je ne pouvais rien modifier de ce qui avait été dit et si des changements devaient survenir dans l’avenir, ce serait à moi de les amorcer. Je devais donc voir les lectures de Nancy comme une option de voies à suivre et à explorer plutôt que comme un chemin de croix parsemé d’embûches. Le fait était que je partirais, je le savais aussi bien que Nancy. Restait à savoir quand et comment…